mercredi 9 novembre 2011

Pierre-Maurice Glayre et la famille de Lerber

Dans un article précédent (voir " les propriétaires du Château" ) nous avons brièvement cité la liste de propriétaires successifs de ce bâtiment érigé au début du 17ème siècle.
Je voudrais dans l' article suivant donner plus de détails sur la période Glayre-de Lerber qui a duré de 1788 à 1918.


Pierre Maurice Glayre et son domaine d’Arnex

Le 20 novembre 1788, Pierre-Maurice Glayre achète le château d’Arnex à Frédéric de Chaillet d’Arnex pour 58'500 francs de 10 batz. Il possède déjà une maison à Romainmôtier, acquise de ses tantes en 1787.
En 1807, il agrandit son domaine avec d’autres champs : au Pré des Puits et en Bioute. Il achète aussi quelques vignes.
Selon le cadastre de 1806, il est le plus important propriétaire de la commune.


Qui était Pierre-Maurice Glayre (1743-1819) ?


Pierre-Maurice Glayre est né le 25 juillet 1743 à Romainmôtier ; il décède à Lausanne le 26 mars 1819. Fils et petit-fils de pasteur, il perd son père à six mois et sa mère à six ans. Élevé par oncles et tantes, il fait ses études à l’Académie de Lausanne.
Il est appelé en 1764 par le roi de Pologne Stanislas-Auguste Poniatowski en qualité de secrétaire privé de son cabinet. En 1768, il est secrétaire de délégation à Saint-Pétersbourg avec le diplôme de Conseiller privé du roi Stanislas.

En 1787, il revient en Suisse et se marie avec Mlle Marie-Bartholomé de Crousaz. Ils auront deux enfants, Suzanne et Stanislas Sabin qui décède en 1804 à l’âge de 13 ans.

Sur le plan politique il s’engage pour la libération du canton de Vaud et préside le Directoire helvétique en 1798 et 1799. Il est député au Grand Conseil du nouveau canton de Vaud de 1803 à 1813. Franc-maçon convaincu, il organise des loges en Pologne et dans le canton de Vaud et préside le Grand Orient national helvétique romand en 1810.


Le domaine d’Arnex acheté en 1788
Ce domaine comprend des bâtiments, des terres et des vignes.
Le plan des vignes de 1812 est conservé aux Archives cantonales.


Plan des vignes dressé en 1812

Les vignerons du domaine
Les vignes sont situées aux Chapons, à la Grand Vigne, en Fraicu, à la Gozelaz, aux Ouches Baudaz, au Cerbey, à la Cure, en Tollion à la Menoudiaz, au Passoir Monnet, à la Capite, à la Mendrolaire, sous la Haye, à la Lyonne, à la grande Ferrire, à la Pétausaz, à la Plantée, aux Adoux, en Fiche Feu.
Si le domaine agricole est géré par un fermier, les 8 à 9 ha de vignes du château sont cultivés par les agriculteurs du village.
Parmi la douzaine de vignerons travaillant sous contrat en 1812 avec Pierre Maurice Glayre, on trouve Abram et Rodolphe Baudat, Samuel Lavenex, François Conod, Jean Jaques Bovet, Etienne Tachet, Abram et Benjamin Monnier, Charles Werren, Isaac et François Gauthey.
Pour leur travail, les vignerons touchent la moitié de la récolte comme le note le contrat du 11 novembre 1822 signé par Jean-Victor Lavenex avec Charles de Lerber. Un Jean Victor qui ne se doutait pas que son arrière-petite-fille Jeanne Morel-Lavenex serait un jour, avec Emile, propriétaire du château…

En 1861, la Municipalité projette de construire une route reliant le village au Marais, en passant par Duret, puis au bas des vignes, un chemin réalisé finalement en 1864 et appelé encore parfois « La Route Neuve ».
Sollicitée pour donner son accord, Suzanne de Lerber-Glayre répond:
Certainement la route dont vous faites mention sera d’un grand secours et d’une grande utilité pour les habitants d’Arnex particulièrement, car sauf un pré et le bas des vignes, nous n’avons pas beaucoup de fonds sur cette route.
Comme du reste on doit s’interroger au bien général tout autant que pour des intérêts particuliers, je ne refuserai pas de me joindre à ceux qui s’aideront à cette construction.
Si notre domaine d’Arnex avait eu depuis bien des années des fermiers qui eussent rempli convenablement leurs devoirs et leurs obligations, il y aurait eu quelque jouissance et profit à augmenter les facilités de culture.
Les vins d’Arnex n’ont plus le débit, ni la réputation d’autrefois, les ventes sont très difficiles.
Le domaine grâce à la détestable administration s’est détérioré de plus en plus.
Je dois dire que depuis la mort de Monsieur de Lerber je n’y ai trouvé ni profit, ni plaisir et seulement des pertes et des désagréments de tout genre.
Vous me direz Messieurs, avec raison, que cela ne vous regarde pas, mais je dois le dire, ce ne sont pas des étrangers à la commune, mais bien des gens d’Arnex même qui l’ont si bien administré.
Ce n’est point pour me plaindre, mais pour motiver le peu d’intérêt que naturellement je prends toujours moins à cette propriété que si je n’avais pas été découragée et ennuyée, j’aurais aimé tenir en bon état et en bon ordre.
On voit qu’en 1861, Suzanne n’est satisfaite, ni de ses fermiers, ni de la gestion de son domaine d’Arnex.
Elle a 73 ans, et son mari est mort en 1837 déjà

Le domaine
En 1813 Bonard dessine le plan général du domaine, un document qui se trouve actuellement aux Archives cantonales.

Plan du domaine de 1813

Sur le titre du plan général figurent les armoiries des Glayre avec le tilleul, mais aussi celles des de Lerber, le beau fils de Glayre.
Sur ce plan figure  également un petit dessin du château.


Titre du plan du domaine de 1813


Suzanne de Lerber-Glayre (1788-1876)
Comme déjà dit à la mort de Piere-Maurice Glayre, son père en 1819, elle reçoit la propriété du château et va gérer le domaine agricole et viticole avec son mari.
Cette jeune fille de bonne famille passe sa jeunesse entre Romainmôtier et Lausanne où son père possède aussi des maisons et même une vigne à la Vuachère. Elle vient parfois au château d’Arnex qui semble être plutôt une résidence de vacances où les Glayre rencontrent parfois la famille de Joffrey.
En décembre 1809, Mlle Suzanne Glaye épouse Charles Antoine de Lerber.
Qui pourra nous dire par quel mystère P.-M. Glayre, grand défenseur de l’indépendance vaudoise, accorde la main de sa fille à un patricien bernois dont un des oncles fut bailli de Romainmôtier de 1762 à 1768 ?
Selon une note de Maurice, le fils de Suzanne, c’est lors d’une visite souvenir chez Monsieur Roland à Romainmôtier que le jeune Charles de Lerber fait la connaissance de sa future épouse.
Comme Suzanne est très attachée à ses parents, le contrat de mariage stipule que :
Mademoiselle l’Epouse ayant manifesté le vœu de ne pas se séparer de ses chers parents, Monsieur son époux s’engage de se conformer à ses désirs et de ne pas exiger d’elle de quitter leur maison avant que ses parents ne le désirent eux-mêmes.
Elle finit tout de même par habiter durant quelques années la ville de Berne où son Charles-Antoine possède une belle maison à la Junkerngasse 43 et exerce d’importantes fonctions politiques :
Charles Antoine de Lerber (1784-1837), époux de Suzanne, sera Landammann du canton de Berne en 1831 et avoyer en 1833. Il fonde la Banque cantonale bernoise et la Société suisse pour l’assurance du mobilier, qui deviendra La Mobilière.
Il reçoit la bourgeoisie de Romainmôtier en 1809. Avec Suzanne, ils ont deux enfants : Charles Maurice (1811-1895) et Sophie Wilhelmine (1820-1839) décédée à 19 ans.
         Charles Antoine de Lerber                        Suzanne de Lerber-Glayre
Deux portraits réalisés par Pierre Nicolas Legrand en 1821


Les travaux réalisés durant  la période de Lerber

Suzanne et Charles réalisent plusieurs améliorations importantes au château d’Arnex :
En 1823, l’achat de la parcelle en Pré Macherex à l’hoirie de Joffrey permet d’agrandir le jardin et de créer le Chemin neuf : avec l’accord du Conseil général d’Arnex, un chemin de 14 pieds de large est construit côté vent pour remplacer la dévestiture qui descendait juste en face du château.


Achat de la parcelle En Pré Macherex et création du Chemin neuf vers 1825

En 1825, une nouvelle grange est édifiée ; il s’agit d’un agrandissement du rural avec la création d’une seconde grange et écurie côté Jura, le tout surmonté par une nouvelle charpente. Les frères Addor de Mathod établissent les plans et un devis, mais les travaux sont finalement attribués à Jacob Troesch, charpentier d’Arnex.

En 1836 est installée la fontaine de la cour extérieure


Fontaine de 1836


Détail du cadastre d’Arnex de 1865, avec les deux petits étangs

Par rapport au plan de 1809, celui de 1865 montre les changements suivants : la création de deux petits étangs, l’agrandissement de la grange de 1825, la fontaine de 1836, le Chemin neuf et la suppression de la dévestiture vers l’étang rond.
En 1868, la Compagnie de chemin de fer de Jougne à Eclépens achète des terrains à la famille de Lerber pour construire la gare d’Arnex.


Aiguière d'argent utilisée pour les baptêmes à l'église d'Arnex


L’aiguière utilisée pour les baptêmes a été offerte en souvenir de Monsieur le Landamann et Avoyer de Lerber à l’honorable commune d’Arnex en 1838.

Quelques illustrations de cette époque


Petit dessin collé sur le plan du domaine de 1813


Une aquarelle de 1832 du peintre Jakob Samuel Weibel, tirée du livre d’Edouard Pittet


Vue du Château vers 1820  avec son petit étang rond


 Au décès de Suzanne de Lerber-Glayre en 1876, c’est son fils Maurice qui hérite de la propriété.

Maurice de Lerber, le fils de Suzanne et Charles

Charles-Maurice de Lerber (1811-1895)  n’a sans doute pas beaucoup habité Arnex.
Ses nombreuses activités industrielles sont décrites dans L’Histoire de Romainmôtier.
Voici un résumé de ses diverses entreprises :
1837 Nouvelle scierie.
1835 Briqueterie et fabrique de tuyaux.
            Fonderie.
Construction de pompes à incendie (Grandvaux en possède encore une en vitrine !).
1865 180 ouvriers.
1878 Fermeture de la fabrique.
1890 Son beau-fils Henri Jaccard-de Lerber reprend les activités avec d’autres productions : moteurs, roulements à bille, etc.
1895 Fourniture d’électricité au bourg de Romainmôtier.

Il  fut aussi député au Grand Conseil

Maurice de Lerber (avec le chapeau)



Bulletin de facture des Usines Maurice de Lerber


Pompe à incendie des ateliers de Lerber à Romainmôtier


Vue de la fabrique de Lerber

Aquarelle d'Henri Zimmer montrant les usines de Lerber de Romainmôtier

La famille de Maurice de Lerber
Maurice a cinq enfants de Madeleine Bratschi de La Lenk, une demoiselle qu’il n’a pourtant pas épousée :
1863                  Marie, née à Savigny le 15 septembre ; elle épousera César-Emile   Bonard, notaire à Vallorbe.
1864             Françoise, née à La Lenk le 1er novembre ; elle épousera Louis Constant Golay.
1866             François-Charles, né à Romainmôtier le 22 septembre ; il décède en 1934.
1868             Louise, née le 28 septembre à Romainmôtier ; elle épousera Marc-Emile Jaccard.
1869             Justine, née le 28 décembre à Romainmôtier ; elle épousera Henri Jaccard.

Les trois premiers enfants, nés Bratschi, ne seront reconnus par leur père qu’en juillet 1870.

A 66 ans, le 23 octobre 1877 Maurice épouse en l’église d’Agiez Jeanne Marie Edwig Kricheldorf, institutrice née à Potsdam. Sur cet acte de mariage, Maurice est noté célibataire….

Qu’est devenue Mlle Bratschi ? Il n’y a plus de traces d’elle dans les archives de famille.
Maurice, lui, décède le 22 mai 1895 à l’âge de 84 ans.
Henri Jaccard tente de remettre en activité la briqueterie de son beau-père, mais la matière première est devenue trop difficile à extraire. Il crée alors une usine mécanique pour produire des moteurs, des roulements à billes et occupe jusqu’à 80 ouvriers, mais sans grand succès, et, en 1907, le manque de capitaux le contraint à fermer l’usine.


Le château vers 1872

On remarquera, sur la droite de cette photo du château, les chars ayant terminé de transporter les bossettes de vendange et, sur la gauche, la voiture du propriétaire (ou du photographe).

Charles de Lerber (1866-1934), fils de Maurice et de Madeleine
Il épouse Lina Jenny née Chevalier (1863) à Croy. Ils habitent quelques années à Arnex où naissent la plupart de leurs enfants, dont on sait peu de choses.
Quand la famille liquide la propriété en 1918, ce sont trois de ces enfants qui sont désignés comme vendeurs sur l’acte de vente :
o              Antoine Maurice Henri à Lausanne, né le 10 mai 1894, enseveli à Croy en 1970 ;
o              Charles Maurice à Malagny, né le 7 octobre 1895, paysan dans le pays de Gex ;
o              Suzanne Louise à Leysin née le 3 décembre 1896.
Mais Charles a d’autres enfants, cités dans le Schweizerisches Geschlechtbuch de 1910 et par von Rodt :
o              Lina Marie (4.1.1898-3.2.1898) ;
o              Charles (24.5.1899-25.1.1901) et son jumeau Henri, qui vivra plus longtemps ;
o              Emma (1903-1923) ;
o              Frédy (3.3.1905- 1971) noté en tant que cordonnier à Lausanne.
o             
Au début du XXème siècle, la situation de la famille de Lerber se détériore. Plusieurs champs et vignes sont vendus petit à petit aux agriculteurs du village et finalement  28 septembre 1918, le reste de propriété fait l’objet d’une grande mise aux enchères. Pour en faciliter la vente, les grandes parcelles sont toute morcelées
Signalons que lors de cette vente, le pasteur Tüscher d’Orbe s’est intéressé au château d’Arnex pour y installer l’asile de vieillards de Montcherand. Il sollicite l’appui moral de la Municipalité, mais cette dernière répond qu’elle ne soutient pas ce projet.
L’asile se fera donc plus tard à Ballaigues dans un ancien hôtel !
Il y est encore.
Louis Morel saisit cette occasion pour devenir propriétaire du château avec une partie des prés alentours.



Morcellement des parcelles pour la mise aux enchères du 28 septembre 1918


Pour plus de détails sur la descendance de Maurice de Lerber consultez :





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